21 janvier 2010

 

Les pagodes bling-bling de Phnom Penh

Course aux plus beaux temples, bonzes parfois peu attachés aux principes bouddhiques…
Ces institutions religieuses abandonnent petit à petit leurs missions d’accueil et de soutien aux plus démunis.

Paisiblement installée sur une natte avec ses cinq jeunes enfants, Pich Thœun vit depuis huit mois dans une résidence de bois et de tôle ondulée au sein de la pagode de Samaki Raingsey, communément appelée « pagode de Kampuchea Krom », en périphérie de Phnom Penh.
Élevés par les moines, ces murs tiennent lieu de refuge pour sept familles, qui ont toutes été contraintes de quitter leur foyer pour des raisons sociales ou économiques.
« J’ai fui mon mari qui me frappait tous les jours, bredouille Pich Thœun, originaire d’un village de la province de Kandal. Voyez cette entaille sur la tête de mon fils [une large cicatrice foncée traversant le cuir chevelu, ndlr], c’est le résultat des deux coups de hache qu’il lui a assénés.»
À son arrivée à Phnom Penh, sans emploi ni proches pour l’épauler, elle se résout d’abord à dormir dans la rue, avant de demander l’aide des moines, sur les conseils de ses voisins. Yœun Sin, le vénérable (chef des bonzes) accepte immédiatement de la loger. En plus de recevoir le gîte et le couvert, ses enfants suivent les cours d’un professeur, une fois par semaine, dans une salle de classe aménagée dans la salle à manger.

Pour Yœun Sin, la pagode est investie d’une mission sociale.
« Les bonzes ne peuvent fermer les yeux lorsqu’ils sont confrontés à la misère. Sinon, à quoi donc sert la pagode ? », s’interroge-t-il. Cette politique d’accueil et de soutien constitue pour lui une priorité.
Reste que du côté des réfugiés, cette pagode fait figure d’exception. «Les pauvres ne sont pas les bienvenus dans les autres pagodes de PhnomPenh, tempête Pich Thœun. Nous n’osons même pas en franchir le seuil !»

En d’autres termes, les pagodes khmères auraient, au fil des ans, abandonné leur rôle social.

Un « budget moyen » de 70 000 dollars
Une accusation que rejette Sim Sor Yun, le vénérable de la pagode Saravann à Phnom Penh,
laquelle compte 265 bonzes et 300 étudiants. Même s’il avoue « interdire aux pauvres de loger ici, pour éviter que le chaos ne s’installe, notamment à cause des enfants ». Aucun lieu d’accueil n’est d’ailleurs prévu à cet effet.
Mis à part un tronc en faveur de la Croix-Rouge, le vénérable n’a initié aucune action en faveur des nécessiteux.
Idem pour la pagode du Wat Langka, près de la place du monument de l’Indépendance. D’après Hour Sariddh, un bonze de 38 ans, « les plus démunis sont généralement priés d’aller voir les ONG, avec lesquelles certains moines sont en liens étroits ».
Pourtant, dans ces deux dernières pagodes, les fonds ne manquent pas. Sim Sor Yun aurait ainsi récolté plus de 70 000 dollars de dons l’an passé. Un « budget moyen », pour une «pagode moyenne », sourit le vénérable, qui affirme que « les plus grandes pagodes peuvent collecter plus de 200 000 dollars de dons par an ».

À côté des petites donations particulières, de riches hommes d’affaires et des personnalités du gouvernement offrent régulièrement des sommes importantes aux temples qu’ils parrainent.
Pour la pagode Saravann, les noms de ces donateurs figurent sur le mur extérieur de la demeure du vénérable. Et les notables du PPC, le parti du Premier ministre Hun Sen, y figurent en bonne place.
Ainsi, Sok An, le vice-Premier ministre, et Kep Chuktéma, le gouverneur de Phnom Penh, ont « récemment signé des chèques de 15 000 et 5 000 dollars.

« Modernisation »
Loin d’être utilisés pour des projets caritatifs ou éducatifs, ces fonds sont intégralement destinés à la « modernisation » des lieux, comme l’explique Sim Sor Yun.
« En ce moment, nous construisons quatre nouvelles cellules pour remplacer les anciennes, en bois », annonce-t-il avec fierté.
À l’instar de ses homologues dans tout le pays, le vénérable s’est lancé dans une course à la plus belle pagode. « Il faut montrer aux donateurs que leur argent est bien utilisé », lance-t-il, voyant dans ces constructions le moyen de séduire de nouveaux fidèles. Son prochain projet ? « La rénovation du mur d’enceinte, car le nôtre, qui n’a coûté que 300 dollars les trois mètres, se fait vieux. Le mur que je souhaite édifier coûte 1 500 dollars les trois mètres, comme celui de la pagode du Wat Langka », précise-t-il.
Car le concurrent du centre-ville n’est pas en reste. Il y a peu, des travaux ont débuté pour remplacer les anciennes cellules par des bâtisses modernes. Une quinzaine d’ouvriers, épaulés dans leur tâche par un tractopelle, s’affairent sur ce chantier. Les nouveaux édifices devraient être achevés dans quelques mois. « Ce brouhaha ne n’arrête jamais, se plaint un étudiant. Dès que ce projet sera terminé, un nouveau débutera. C’est pourquoi je préfère étudier à la bibliothèque, au calme.»
D’après Sim Sor Yun, la pagode remplit ainsi son rôle social puisque ces constructions profitent aux bonzes et aux étudiants, issus en majorité de familles provinciales pauvres.

Du côté des pratiquants, cette manière d’utiliser les dons ne choque pas. Au contraire, Kim Huoy, une mère au foyer de 56 ans, se réjouit « qu’il y ait de plus en plus de beaux temples, de belles cellules et clôtures ». « Une belle pagode est une pagode puissante, affirme-t-elle. Et si une pagode est puissante, les gens donnent. »

« Matérialisme »
S’il se garde bien de critiquer cette politique de grands travaux, Yœun Sin, le vénérable de la pagode des Khmers Krom y voit toutefois « une influence croissante du matérialisme ». «Je préfèrerais que la concurrence porte plus sur le respect des principes bouddhiques », ajoute-t-il.
De fait, dans de nombreux cas, la foi n’est pas la motivation première lors de la prise de froc. Titulaire d’un double master en management et en finance, Hour Sariddh, moine de la pagode du Wat Langka, voit son engagement religieux comme un ascenseur social. « Je suis issu d’une famille d’agriculteurs très pauvre. J’ai d’abord choisi de devenir moine pour faire des études, avoir la possibilité d’aller à l’université», explique-t-il dans un anglais parfait. « Je ne serai pas moine toute ma vie. Par la suite, j’envisage de travailler dans le privé. Mais c’est le cas de la majorité des 220 bonzes du Wat Langka…», poursuit-il.
Dans son cod (sa chambre individuelle) trône toute la panoplie du parfait universitaire : une bibliothèque remplie de manuels de finance, un ordinateur portable, une chaîne hi-fi. Sur les murs, les principes bouddhiques cohabitent avec les conventions économiques. « Le gouvernement planifie, le secteur privé investit, et les citoyens fournissent l’offre et le travail», peut-on y lire. « C’est seulement de la théorie. Il n’y a pas d’incompatibilité entre mes études et le fait que je sois moine », assure-t-il.

Réseau et piston
Hour Sariddh se montre pourtant évasif lorsque l’on évoque la manière dont il est entré à la pagode. Tout juste reconnaît-il avoir bénéficié de « contacts » avec certains moines. Pourtant, aux dires de plusieurs étudiants, être issu d’une famille pauvre ne suffit pas. Pour By Veasna, un étudiant en agriculture de 28 ans résidant au Wat Saravann, les places sont chères et il n’y a point de salut sans réseau ni piston. « Beaucoup de mes amis aimeraient être à ma place, sourit-il. Comme beaucoup, j’ai décroché ma place ici car ma famille connaissait le chef ma cellule, originaire de Kampong Cham, comme moi. »
À la pagode Saravann, un étudiant de 20 ans, qui souhaite garder l’anonymat, sort de ses gonds en évoquant la vocation des moines. « Je vis ici depuis quatre ans. C’est l’anarchie, ils ne se comportent pas comme de vrais bonzes. Certains discutent au téléphone avec des filles jusqu’à minuit, d’autres jouent de la musique jusqu’à pas d’heure », s’emporte-t- il.
Pierre Manière et Ung Chansophea
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Note du bloggeur : cet article qui dénonce les pagodes bling-bling de la capitale fait l'impasse sur la vie des moines misérables qui résident en province.

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