31 juillet 2009

 

Perte de crédit pour la micro finance

Depuis dix ans, le secteur du micro crédit a explosé au Cambodge. Une vingtaine d’organismes agréés couvrent aujourd’hui près de 50 000 villages à travers le royaume. Censé améliorer les conditions de vie des plus pauvres, il s’est pourtant traduit par une vague d’endettement.
Toutes les semaines, les « conseillers bancaires » de Chamroeun, un institut de micro crédit, se rendent dans le petit village de Deymeas, situé dans la périphérie de Phnom Penh, pour rencontrer leurs 27 clients. Flanquée entre le mur en béton d’une propriété et un petit étang, la bourgade se compose de maisons de tôle sur pilotis. Plusieurs villageois ne sont pas propriétaires et vivent sur des terres prêtées par le gouvernement.
Chamroeun est donc leur seule alternative pour accéder au secteur financier. « C’est différent des autres organismes de micro crédits car il ne demande pas d’être propriétaire et il propose un taux d’intérêt très bas comparé aux prêteurs privés », estime Sinath, 40 ans, qui a pu développer un commerce ambulant de maïs cuit grâce aux petits prêts qu’elle contracte tous les six mois depuis deux ans. C’est aussi le cas de Sam Rith Mom, vendeuse de nouilles de 48 ans. Auparavant, elle a emprunté chez Acleda, un des plus vieux organismes de micro crédit du Cambodge, mais elle a dû vendre sa maison car sa famille était en difficulté. Chamroeun est l’un des seuls organismes à proposer un prêt aux communautés très pauvres.
Ses débiteurs vivent avec un ou deux dollars par jour et ne peuvent pas fournir de garanties. Il a donc développé un autre système de sécurisation. Les clients sont obligés de déposer 18 % de leur prêt en tant qu’épargne. Une façon de garantir qu’au moins cette somme sera conservée jusqu’à la fin du remboursement.
En outre, les partenaires doivent proposer des garants, généralement des membres de la famille, qui seront responsables s’ils ne paient pas. L’organisation compte aussi sur la présence quotidienne de l’équipe sur le terrain pour suivre de près les contractants. « Depuis 2006, seules trois personnes ont fui dans une autre province. Et encore, nous avons récupéré l’argent parce que notre équipe les a rattrapées », précise fièrement Suon Sophea, directeur général de Chamroeun. En outre, l’organisme propose de très petits montants. « Un petit prêt est un petit risque ! », lance le directeur, au sourire commercial. «Nous faisons des prêts de 25 à 125 dollars maximum. Les institutions similaires proposent jusqu’à 1 000 dollars ! »
Multiplication des prêts et surendettement
Confrontées à des problèmes de remboursement, les institutions de micro crédit sont plutôt frileuses envers les clients «à risque ». Entre 1 et 5 % des clients sont à classer dans la catégorie des mauvais payeurs, selon l’Association de micro finance du Cambodge (AMF). Les clients en difficulté ont généralement mal géré le capital prêté ou l’ont utilisé pour des activités non génératrices de revenus comme les soins de santé ou les dépenses familiales quotidiennes. Or, le but du prêt est de lancer un petit commerce ou acheter un tracteur…
Mais surtout, de nombreux clients contractent des prêts auprès de plusieurs organismes et se retrouvent surendettés. Le micro crédit mène alors à l’exacerbation de la pauvreté plutôt qu’à son éradication. Le problème est apparu en Inde, berceau de la micro finance.
Un phénomène auquel le Cambodge n’a pas échappé. « Certains empruntent pour payer un crédit, puis réempruntent pour en payer un autre », confirme le directeur de Chamroeun. « Un client peut donc emprunter à 4 ou 5 institutions de crédit différentes!»
Une situation aggravée par les organismes eux-mêmes qui se trouvent en concurrence et accordent des prêts à n’importe qui.
Les paysans finissent par perdre leur terrain ou leur maison afin de rembourser leurs dettes.
Un phénomène que An Bun Hak, directeur exécutif de « Maxima », un autre institut de micro crédit, tient à nuancer. « Je certifie qu’un organisme de micro crédit
n’a pas le droit de saisir les biens d’un client. Seul un tribunal peut l’ordonner. Et nous allons rarement en justice car les frais d’avocat sont plus élevés que la somme à récupérer. »
Vague d’endettement avec la crise alimentaire
En juin 2008, plus de la moitié des ménages cambodgiens étaient endettés, selon une étude du CDRI, l’Institut de Recherche sur le Développement du Cambodge.
Et un tiers avait contracté un nouvel emprunt dans les six derniers mois. « La situation n’est pas bonne, explique Chan Sophal, directeur de recherche. Beaucoup
ont fait un emprunt l’année passée pour pouvoir acheter les produits qui étaient plus chers à cause de la crise alimentaire. Le prix des fertilisants par exemple avait triplé. » Le prix du riz, pilier de l’alimentation dans le pays, avait lui à l’époque doublé.
Chan Sophal vient de lancer une étude sur l’impact de la crise économique globale sur la micro finance qui sera publiée dans un mois. Selon l’AMF, qui analyse le sujet, l’impact semble limité car « la plupart des prêts sont utilisés pour l’agriculture et les petits commerces,qui ne sont pas affectés par l’économie globale ».
Pour pallier à la concurrence excessive, l’AMF a mis en place un système d’échange d’informations sur le nombre d’organismes déjà installés dans chaque village.
« Certaines provinces ont beaucoup d’institutions de micro finance mais d’autres comme le RattanaKiri, le MondolKiri et Preah Vihar n’en n’ont qu’une ou deux. Ce système permettrait une meilleure répartition », explique Hoy Sophea, secrétaire générale de l’AMF.
Un projet de « bureau de crédit » a aussi été lancé par l’International Finance Corporation, membre du groupe de la Banque mondiale, et la Banque Nationale du Cambodge. L’idée est de créer une base de données nationale reprenant tous les micro débiteurs du pays. L’échange des informations sur leurs clients permettrait aux différents organismes de savoir si la personne a déjà contracté d’autres prêts et donc d’éviter le surendettement.
La mise en route du système avait été annoncée pour la fin 2009, mais elle devrait déjà être retardée, selon Hoy Sophea.
En attendant, pour évaluer le dossier de leurs futurs clients, les instituts de micro finance comptent exclusivement sur les conseillers bancaires qui se rendent dans les villages et discutent avec les gens. Cela fonctionne dans le cas de Chamroeun, car le personnel est très présent et aide les clients à monter leur projet. Mais il s’agit d’un organisme à vocation sociale financé en partie par Entrepreneurs du Monde. Même si un « bureau de crédit » voit vraiment le jour au Cambodge, un suivi personnalisé restera nécessaire pour éviter les écueils. Si les organismes de micro crédit ne le prennent pas en compte, une nouvelle vague d’endettement pourrait encore s’abattre sur le pays.
Kang Kallyann et Barbara Delbrouck CAMBODGE SOIR HEBDO, abonnez vous

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